La grosse dame traversa la terrasse d’un pas décidé avec cette façon légère qui tant surprend les personnes de moindre corpulence, persuadées qu’elles sont par les images que nous délivre la publicité, que tout embonpoint aussi minime soit-il, limite irrémédiablement l’accès à des choses aussi ordinaires que l’élégance du geste. Se déhanchant entre les tables et les chaises occupées par des buveurs convaincus un instant de l’extrémité de leur existence en la voyant s’élancer vers eux, elle parvint sans la moindre anicroche à la table convoitée. Trois enfants d’une dizaine d’années et un couple engagés dans son sillage la rejoignent. La silhouette de l’élément féminin, de par sa corpulence, me convainquit du lien filial les unissant ce qui me permit de conclure sans risque que la partie mâle du duo, totalement hors de la norme familiale, fut le gendre.
La famille s’installa en fond de terrasse. La table venait de se libérer et quelques reliquats de boissons garnissaient encore le plateau dont les enfants s’emparèrent avant que leur mère leur enjoignit de : “laisser ça tranquille, c’est pas propre !”, comme si les consommateurs précédents avaient laissé en héritage une souche microbienne virulente. Se levant brusquement en faisant racler les pieds de son siège, elle arracha les flacons, successivement, des doigts de ses “garnements”. Bien que très entourée, la grosse dame semblait seule. Sans un mot, indiférente à l’agitation des enfants, elle choisit un fauteuil après en avoir estimé la robustesse d’un œil expert et eut appliqué une forte pression sur le dossier pour en éprouver la résistance. Satisfaites de ces différents tests, elle le tira à elle, le contourna et s’assit. Puis elle posa son sac à main sur le sol près de sa chaise, ondula pour bien caler son postérieur, passa sa main sur son front où s’était plaquée une mèche de cheveux collée par la transpiration et resta un instant en contemplation devant sa dextre grande ouverte, empreinte de sueur. De l’index pointé sur son nez, elle appuya fermement sur le pont de ses lunettes de myope aux verres en amande, vérifia une nouvelle fois l’humidité déposée sur ses extrémités digitales et soudainement, se pencha sur le côté, bras tendu vers le sol, comme emportée par son poids. Elle fourragea dans son sac et se redressa tout aussi brusquement, tenant dans sa main un mouchoir de papier blanc qu’elle appliqua grand ouvert sur son visage, la tête rejetée en arrière, après avoir ôté ses lunettes de son autre main. Puis elle le fit adhérer au visage des deux paumes à plat et le décolla en pinçant du bout des doigts les deux coins supérieurs. Elle le maintint devant ses yeux un instant. Décelant quelques traces suspectes, elle rechaussa ses lunettes pour un examen plus approfondi. Dans l’instant, elle parut satisfaite et le plia en quatre pour le remettre dans son sac. Elle empoigna ensuite les accoudoirs et recala son postérieur dans le creux du siège puis survola sa progéniture d’un regard vide et, croisant ses doigts sur son opulente poitrine, un sourire Jocondesque aux lèvres, elle se mit en position d’attente du serveur. Son regard, d’abord fixé sur l’entrée du bistrot, s’éleva en détaillant la façade puis s’assombrit progressivement. Elle eut deux petits reniflements rapides et discrets et pinça le nez du bout des doigts ; maintenant, elle était assurément contrariée. Sans plus attendre et d’un geste tout aussi preste que la première fois, elle plongea dans son sac et procéda à une seconde extraction et extension du mouchoir. Se saisissant d’un des quatre coins, elle le roula entre ses doigts jusqu’à obtenir une forme conique longue de plusieurs centimètres. Prévenante, elle ôta et déposa ses lunettes sur la table, celles-ci n’ayant aucune utilité au cours de l’opération envisagée. Elle engagea alors la pointe du mouchoir devenu tige dans la narine gauche avec une crispation de la lèvre supérieure, un froncement de sourcils de l’œil situé au-dessus de l’orifice visité et l’autre levé aux cieux, pas vraiment spirituel mais tentant plutôt et sans doute d’imaginer le parcours de la petite tige dans le conduit nasal jusqu’à l’obstacle supposé obstruer ledit conduit. Elle ramena l’appareil de curetage à l’air libre, cala une nouvelle fois ses lunettes et examina le résultat du sondage, tâtant du doigt pour évaluer la consistance des sécrétions extraites. Le bilan eut l’air si conforme à ses souhaits qu’elle déplia l’instrument et enroula aussitôt un second coin qu’elle engagea sans attendre dans la seconde narine. Malheureusement, la seconde cônerie faillit rapidement à sa mission et elle dut le retirer de la cavité pour ré enrouler un troisième coin pour lequel, cette fois-ci, elle insista longuement et en éprouva même la rigidité en le faisant jouer entre les doigts. Finalement, elle l’inséra dans l’orifice. L’acte apparût plus délicat, car l’enfoncement se fit lentement, la bouche en “O”, les lèvres tendues comme les hommes le font quand ils passent le rasoir sous le nez, les yeux levés au ciel, toujours aussi attentifs à ce qu’ils ne pouvaient voir. Elle ôta ses lunettes qu’elle avait oublié d’enlever ce qui lui permit apparemment de prolonger le sondage. Quand sa poitrine s’affaissa dans le relâchement de la respiration, la main suivit et l’extracteur vit le jour. Impatiente, sans remettre ses lunettes ni vérifier l’aspect de l’exsudat, elle inspira très fort, gonflant la poitrine tout en collectant de l’index les traces humides qui s’étaient déposées sur le pourtour des deux orifices. Las, le résultat n’était vraiment pas probant ; quelque chose gênait encore et faisant fi de toute prudence, elle introduisit la première phalange d’un annulaire fortement onglé dans l’ouverture nasale. Aux grands mots les grands remèdes, le nez se déforma, la narine blanchit sous l’extrême tension, un œil se ferma, l’autre resta ouvert, comme surpris, scintillant de larmes provoquées par l’inflammation des muqueuses. Deux, trois rotations du poignet, la haveuse dégagea la galerie sans coup férir. Elle retira le doigt, le présenta au contrôle et d’un regard humide savoura la réussite de cette dernière intervention. Elle essuya le doigt et l’ongle dans le mouchoir, le mit en boule et le déposa dans le cendrier présent sur la table. Coudes et fesses confortablement carrés dans le fauteuil, elle ferma les yeux, un sourire d’aise sur le visage, toujours patiente. Je ne peux clore ce récit sans vous entretenir de l’attitude du serveur qui, vous l’aviez compris, n’était pas doté d’une présence envahissante. Pour cette petite description, je vous propose de vous mettre en tête l’image de Gaston Lagaffe. Vous connaissez tous ce personnage de bandes dessinées, au corps long et mou, toujours à la limite du basculement ; vers l’arrière de fatigue ; vers l’avant d’empressements rares et inopportuns. Imaginez donc un Gaston Lagaffe tout vêtu de noir, le cheveu court, brun et hirsute. Au-dessous des yeux bouffis de fatigue et peut-être d’alcool, un nez court, rond et rougeâtre au milieu d’un visage couperosé au rasage inégal. Il portait (je serai tenté de compléter la phrase par :”ce jour-là”, pour la forme, mais l’expression : ”ces jours-ci”, me semble plus appropriée) un tee-shirt au noir délavé, frappé d’un USA blanc en lettres mécanes chapeautées de deux drapeaux aux hampes croisées, l’un des États-Unis, l’autre sudiste. Le tee-shirt, tendu sur ventre arrondi, pendait jusqu’au dessous du ventre où commençait un jean noir et crasseux dont on ne voyait que les deux tuyaux tombants en soufflets avachis sur des tennis noirs délacés, lassés et poussiéreux. Le déplacement du tout était d’une lenteur très inhabituelle dans la profession. Il semblait même que celui-ci soit tracté par le plateau plutôt qu’autonome. Nous étions trois et quand il eut enregistré notre commande et quelque temps après nous eut servi, je lui tendis un billet de dix euros. Debout derrière moi, j’entendis ses doigts fouiller le cendrier posé sur le plateau, réceptacle de menue monnaie, puis un “merde” contenu me parvint et il s’éloigna vers le bar. Il réapparut quelques instants plus tard, le plateau vide, et je le soupçonnais aussitôt d’avoir oublié la raison de son trajet vers le bar. Il resta planté là, sur la porte du café, jeta un regard désespéré sur la terrasse où la clientèle n’en finissait pas d’entrer et sortir et finalement se dirigea vers la table de la grosse dame. Il prit la commande tout en débarrassant les reliefs stockés devant la dame, les servit peu de temps après. Un grand escogriffe quelque peu bancal et aux cheveux gominés l’interpela alors qu’il retournait au bar. Je ne compris pas en quels termes exactement, mais ceux-ci eurent pour effet de lui faire monter le ton et pour moi, entendre sa voix pour la seconde fois. Bien que je fusse trop éloigné pour saisir l’intégralité de leur échange, je crus comprendre qu’il en avait “gros sur la patate”, abandonné qu’il était par sa conjointe ou associée ou serveuse. Dans une telle situation, tout autre se serai excité, énervé, aurai râlé, piaffé. Lui au contraire, tout en lenteur, économisait ses gestes à l’extrême. Puis il imprima une rotation à l’ensemble de sa personne et disparut derrière le comptoir. Il tarda plus encore à l’accoutumée, mais réapparut, à mon grand étonnement, muni d’un plateau lourdement chargé. La solution le suivit presque immédiatement en la personne d’une dame âgée mais alerte qui rejoignit la table alors qu’il servait les différents occupants périphériques. Dans sa main droite, elle tenait un bout de papier sur lequel figuraient quelques mots et, bien que ne pouvant en lire le détail depuis ma place, je devinais une liste de boissons. Chance ou pas, les clients firent le point de monnaie ce qui lui évita un aller-retour et une perte de temps (mais étais-ce son souhait à ce moment ?), ou de se perdre tout simplement. Comme il passait à côté de moi, je l’appelais et lui rappelais mon billet de dix euros à lui confié. Il parût surpris, recompta le montant total de nos consommations, nous l’annonça et j’approuvais, puis partit encore une fois vers le bar. Compatissant, je le suivis dans l’intention d’adoucir son calvaire et m’accoudais au bar dans l’attente de quelques piécettes. Je le vis, maugréant, farfouiller dans le monnayeur qui était pratiquement vide et qui en tout cas ne contenait pas la quantité de mitraille nécessaire à résoudre notre accord. Soudainement, mais sans brusquerie, il redressa la tête dans un mouvement tortuesque, pivota, passa devant moi d’un pas mécanique mais décidé et se dirigea vers la table de la grosse dame. Je compris alors qu’il leur avait rendu ma monnaie alors qu’ils n’avaient même pas payé leurs consommations. Gênés, confus et finalement compréhensifs, les parents durent rassembler les pièces qu’ils avaient généreusement octroyées à leur descendance. Il se pencha sur la table, récupéra la monnaie, vint la déposer devant moi et s’éloigna. Le tout sans le moindre mot de salut, de remerciement, de souhait vespéral ou d’avis météo malgré notre : ”bonsoir, merci” collectif. Ainsi, nous quittâmes le bar, et bien que le temps nous eût paru court grâce aux évènements précédemment décrits, nous étions maintenant en retard.
Marc Béziat
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